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Accueil > Actualités > 2010
Nous sommes, chers confrères, à une charnière de notre évolution. Un point d'inflexion majeur de notre profession.
J'avais eu l'occasion ici même de le dire l'an passé. Le constat est encore plus évident cette année.
Le cadre général de notre exercice professionnel est en train d'être profondément bouleversé : l'acte contresigné par avocat en est l'illustration parfaite comme le sont les nouveaux champs d'expertise, l'avocat fiduciaire, l'avocat correspondant CNIL pour ne citer que deux exemples. Mais c'est bien au-delà, toute la structure même de notre profession qui va être amenée à se modifier. Les frontières de l'avocat sont en train de bouger, radicalement, profondément. Et il va nous falloir accepter sans crainte, et je sais qu'elles sont encore nombreuses, l'interprofessionnalité capitalistique entre professionnels du droit et du chiffre, voire même l'exercice de la profession d'avocat en entreprise, la nécessaire adaptation des modalités de collaboration libérale ou salariée au sein de nos cabinets, l'impérieuse nécessité de revisiter fondamentalement le modèle économique de nos modes d'exercice, beaucoup trop fragmentés, beaucoup trop isolés et par conséquent beaucoup trop fragilisés.
Il vous faudra lutter contre les forces centrifuges qui vous éloignent inexorablement du centre, de la cohésion, du sens.
Notre Barreau doit continuer d'être au cœur des réflexions, au cœur des débats et des propositions. Mes chers confrères, ne relâchez pas vos efforts. Pas une minute, pas une seconde, sinon vous serez banalisés, mélangés, mixés, confondus, amalgamés, bref nous perdrons cette spécificité qui fait la force de notre profession.
Et cette force, nous avons une nouvelle fois l'opportunité mais surtout l'impérieuse obligation, de la mettre en œuvre face aux projets multiples actuellement en discussion tant au niveau national qu'européen.
Nous ne pouvons accepter de qui que ce soit, de pseudo avancées qui au final font reculer les libertés publiques. Nous vivons dans une démocratie, dont un des piliers qui sous-tend tout l'édifice, et qui fait partie du pacte républicain, est le respect des libertés. N'en déplaise à certains, la grandeur et la noblesse de notre profession est d'être le garant, avec d'autres, du respect des libertés mais surtout d'en être les vigilants défenseurs, souvent sans d'autres, pour construire une société plus juste. Au-delà de ces mots qui pourraient passer auprès de vains contempteurs comme emprunts d'emphase et de démagogie, je répondrai que contrairement à ce qu'a affirmé récemment le Garde des Sceaux, nous ne sommes pas dans une "démarche corporatiste". Bien au contraire. Et quand bien même on tenterait de faire croire à tous nos concitoyens que seul l'argent compte pour notre profession, au prétexte que nous mettons courageusement et sans tabou les conditions financières de nos interventions sur la table.
Oui, mesdames et messieurs les censeurs, ne vous en déplaise, il faut parler d'argent.
Comment taire à nos concitoyens, et j'assume pleinement ma position, la conception technocratique de la justice d'aujourd'hui.
On nous annonce l'absence d'argent dans les caisses de l'Etat. Qu'à cela ne tienne nous a t-on dit, la justice n'a qu'à s'adapter.
On a mis scandaleusement un mouchoir discret sur le dispositif fixant des conditions normales de rendu de la justice, comme par exemple la circulaire Lebranchu fixant des audiences limitées à six heures, la collégialité des juges, la présence impérative d'un greffier. Mais il n'y a plus assez de moyens ... qu'à cela ne tienne ... ! les avocats s'adapteront, tout autant que les magistrats. Quant à l'intérêt premier de la justice, c'est à dire du justiciable ? quelle importance ! c'est à cette justice que certains croient ... pas nous ! Et que ceux qui aimeraient lire dans mes propos une critique partisane dirigée contre telle ou telle majorité politique se trompent fortement. Je dénonce des décennies de gestion strictement budgétaire sans vision politique d'envergure. Nous en sommes là à ce stade. Et l'on voudrait que notre profession reste taisante ? Mais cela serait scandaleux et coupable.
Comme le disait il y a quelques jours, Thierry Wickers qui recevait au CNB le Garde des Sceaux :
une présentation tendancieuse : non
une présentation partisane : non
une présentation engagée : oui
Il nous faut dénoncer aussi les conditions d'intervention des confrères dans le cadre de l'aide juridictionnelle. Par une habile présentation, digne du bonneteau, on nous a expliqué que le budget proposé permettrait de rémunérer correctement les confrères. Alors qu'une baisse de quasi 35% du budget va nécessiter d'aller chercher les fonds ailleurs. Mais la solution a été annoncé par le Président de la République qui a lui-même indiqué lors du bicentenaire du Barreau français, qu'il n'y aurait pas de ligne budgétaire supplémentaire. Il faut donc aller chercher des crédits ailleurs. Alors pourquoi pas dans votre poche, confrères, comme le propose d'ailleurs un rapport rendu au ministre de la justice. Ponctionnons les résultats excédentaires des cabinets. Mais en voilà une idée ingénieuse !
J'imagine que dans sa grande logique et rigueur, nos habiles technocrates vont annoncer prochainement aux médecins qu'ils devront financer eux-mêmes aussi la cmu ...
Notre profession se paupérise et se fragilise. Nous devons réagir promptement et fermement, affirmer ce à quoi nous sommes résolus de manière unanime.
Nous le ferons sur le projet de loi relatif à la GAV, qui s'il procède de quelques avancées, nous ramène en arrière sur bien des points. La profession dénonce, unanime, le projet d'audition libre qui va, volontairement, laisser l'avocat en dehors de son intervention naturelle, à savoir la défense du justiciable. Les arguties développées par les promoteurs du projet ne sont guère convaincantes. Il faut continuer à nous mobiliser car il y va, comme je le disais tout à l'heure, de l'exercice et de la protection de la liberté, éléments consubstantiels de notre profession. Je me remémore les paroles de Napoléon à qui, un jour, on vient présenter les nouvelles règles d'organisation du Barreau français, approuvées par Cambacérès. On soumet à Napoléon son projet, et ce dernier a ces paroles qui résument à elles seules le danger qui nous guette:
"Ce projet est absurde, il ne laisse aucune prise, aucune action contre eux, ce sont des factieux et des artisans du crime et de trahison. Tant que j'aurai l'épée au côté, jamais je ne signerai un pareil décret ; je veux qu'on puisse couper la langue à un avocat s'il s'en sert contre le gouvernement."
Loin de moi l'idée de comparer ce qui se passe actuellement avec la situation de 1806.
Bien évidemment ! En revanche la contestation que nous portons aujourd'hui est génétiquement intégrée aux gênes de l'avocat dans sa lutte incessante pour faire avancer partout et toujours les libertés, la liberté devrais je dire car une défense de qualité, une défense présente à tous les instants de la procédure, procède de cette recherche permanente qui honore et grandit notre serment.
Car, et cela sera mes mots de conclusion, mes chers confrères, nous nous devons et nous devons à nos concitoyens, de rester debout.
Debout, campés fermement sur nos deux jambes, car c'est cela qui fait la dignité de l'Homme. C'est d'être debout, toujours et partout, quel que soit le combat à mener, la cause à embrasser, le client à conseiller, le justiciable à défendre.
Debout, toujours et encore, farouchement, viscéralement soutenu par les valeurs humanistes qui sous-tendent les Femmes et les Hommes que nous sommes.
Ces valeurs qui nous rassemblent et nous unissent, nous les retrouvons bien sûr dans notre serment, mais leur fondement va bien au-delà.
Comment ne pas associer, à cet instant précis, ceux de nos confrères étrangers, qui payent de leur liberté voire de leur vie leur engagement pour l'application de la loi et le respect du procès équitable. Je pense à notre confrère iranien Kian, notre consoeur iranienne Sotoudeh, notre confrère syrien Al Hassani, notre confrère vietnamien Nguyen ou encore notre consoeur Le Thi Cong. Et la liste pourrait encore s'allonger.
Ces Femmes et ces Hommes qui m'entourent ce soir, les anciens Bâtonniers, les membres du Conseil de l'Ordre, les Bâtonniers du ressort, les anciens secrétaires et secrétaires de la Conférence, et tous les confrères, présents dans cette salle et au-delà, ont en commun ces valeurs humanistes qui s'incarnent toutes dans le fait qu'un avocat est une Femme ou un Homme toujours debout.
Debout, fièrement et dignement, car il ne craint pas d'affronter la difficulté. Nous allons devoir bouger les frontières dans les mois et les années qui viennent.
Apprendre à exercer différemment, plus groupés, dans de nouveaux champs d'expertise, avec de nouvelles modalités.
N'ayons pas peur, n'ayez pas crainte de résolument aborder ces évolutions.
Certaines seront assurément dérangeantes, d'autres bousculeront le confort relatif dans lequel nous nous sommes installés, beaucoup enfin nous amèneront à remettre en cause nos certitudes, nos assurances d'une déontologie tellement considérée comme intangible qu'elle en devient rigidifiée, d'un exercice professionnel par trop sclérosé qu'il en devient un handicap concurrentiel, d'une justice considérée non plus comme élément essentiel du lien sociétal mais comme une source de statistiques.
C'est à tout cela, chers confrères, que nous allons devoir nous atteler.
Mais nous n'y arriverons que groupés, réunis et non dispersés. J'appelle de mes vœux la création d'un ordre national, seule et unique voie d'une profession qui a besoin d'être plus forte que jamais. Nous ne pourrons pas rester éparpillés, morcelés avec plus de 180 barreaux, au prétexte qu'ils assurent le maillage territorial de l'avocat avec le tribunal alors que la grande majorité de la profession exerce en dehors de la juridiction. Cette vision est une vision dépassée, on peut le regretter, mais telle est la réalité. Et il nous faut l'admettre, l'affronter et trouver de nouvelles réponses à cette impérieuse nécessité de nous renforcer face aux défis que constituent le monde dans lequel nous évoluons.
En perdrons nous nos spécificités ? certainement pas. En perdrons nous notre originalité ? assurément pas.
Car tous les avocats ont ceci en commun, de rester debout, comme l'Homme libre qu'il est au plus profond de son exercice. Libre ne signifie pas affranchi de toutes règles, bien au contraire. Mais la capacité de s'adapter, la capacité de résister, mais aussi celle de créer, d'imaginer, d'investir au bénéfice de notre client qu'il s'agisse du plus faible comme du plus fort, de la personne physique comme de la société.
Mes confrères, au terme de ces deux années passées à vos côtés, à votre service, vous m'avez offert les deux plus uniques années de ma vie d'avocat, et vous m'avez démontré tous les jours ce qu'être debout signifiait, ce que l'avocat empreint de justice, de cette parcelle d'intérêt général, signifiait. Euripide disait : "Parle si tu as des mots plus forts que le silence". Ce soir, je ne voulais pas, je ne pouvais pas, être silencieux.
Je suis fier d'avoir pu partager avec vous, difficultés, interrogations, doutes et échecs, mais aussi réussites, conquêtes, convictions et avancées.
Et je le dis avec force et vigueur, je repars, grâce à vous, plus fort, Homme libre, debout, face à vous.
Je vous remercie.